La fable autochtone, intégrale du texte publié dans la section Idée de La Presse du 10 janvier 2013

LA FABLE AUTOCHTONE

 

Réjean Morissette, auteur du livre « Les Autochtones ne sont pas des pandas », Hurtubise, 2012.

Theresa Spence, chef d’Attawapiskat, nous interpelle encore une fois sur le caractère troublant et inacceptable des conditions de vie affligeantes de nombre d’Autochtones canadiens. Par un geste extrême, une grève de la faim, elle suscite cette polarisation automatique, à la grandeur  du pays, entre victimes de l’arrivée de la civilisation européenne en Amérique du Nord, les Autochtones, et les coupables de cette victimisation absolue, les non autochtones et la civilisation moderne.

 

À cette grande messe morale à laquelle nous convie Mme Spence, s’associent immédiatement et sans nuance les bonzes des automatismes de la rectitude politique, ceux qui ont comme fonds de commerce de leur vertu la misère des Autochtones les plus démunis. Pour eux, la compassion, la généralisation et les clichés font œuvre de courage politique. Sans nommer personne, disons que Québec Solidaire fait montre d’énormément de leadership en ce domaine. Mais qu’en est-il de la situation des Autochtones au Québec?

 

Le Québec compte environ 80 000 résidents ayant le statut d’Autochtones, soit 1% de sa population. De ce nombre, moins de 20%, soit environ 15 000 personnes, habitent des réserves où la vie communautaire est empreinte de détresse sociale et économique. Toutes ces réserves sont nordiques, situées en régions périphériques et, pour la plupart, géographiquement isolées. Ce sont les trois communautés attikameks, les quatre communautés innues de la Basse-Côte-Nord (Mingan, Natashquan, La Romaine et Pakuashipi) auxquelles s’ajoute la communauté innue de Matimekosh-Lac-John près de Shefferville et enfin, les communautés algonquines de l’Abitibi-Témiscamingue et de l’Outaouais.

 

Les autres communautés autochtones du Québec, c’est à dire 80% des Autochtones du Québec, à peu d’exception près et sous réserve des données financières disponibles, affichent des revenus par habitants au moins comparables à la moyenne québécoise et pour une majorité, largement supérieurs. Ainsi, lorsqu’il est rapporté que Mme. Spence et son conjoint se sont octroyés une rémunération annuelle de 250 000$, il faut comprendre une rémunération équivalente à 500 000$ pour une personne qui paye des impôts. Ajoutée à cela qu’ils ne payent pas de taxes et vous obtenez rapidement une rémunération équivalent  à 550 000$ pour gérer un village de 1600 personnes. Pauvreté morale et sociale oui, pauvreté économique, la démonstration reste à faire.

 

Le drame des Autochtones et de notre société dans son ensemble réside précisément dans cette équation économique surréaliste entretenue tout particulièrement depuis 50 ans par les prêtres de l’orthodoxie autochtoniste. Pour ces derniers, l’important n’est pas de savoir, de démontrer à partir de faits historiques et sociaux ce que l’on affirme, mais plutôt de croire ce que l’on affirme. Une fois que l’on y croit parce que cela a été affirmé, cette croyance devient vrai et peut remplacer la réalité des faits. L’exemple des lignes de trappe traditionnelles cries, mode d’occupation du territoire qui n’a jamais existé avant l’exploitation intensive des fourrures par la Compagnie de la Baie d’Hudson à compter de 1670, illustre ce phénomène propre à l’idéologie autochtoniste. Ce qui est affirmé comme une évidence par les autochtonistes n’a pas à être démontré. Cela devient de facto une vérité et dès lors, doit être considéré comme un dogme indiscutable. Dans ce sens, l’autochtonie moderne est aujourd’hui devenue une religion. Ou nous adhérons à tous ces préceptes ou nous sommes considérés comme des individus sans compassion ou pire, comme affichant un comportement raciste.

 

C’est depuis le développement de la Baie-James et la victoire juridique des Cris sur le Québec que les Autochtones du Québec, avec l’aide des anthropologues, ont construit de toutes pièces une fable sociale et historique leur octroyant le droit moral de s’inscrire en marge de toutes responsabilités et contraintes citoyennes, les autorisant ainsi à n’en revendiquer que les avantages. Ayant été dépossédés de leurs territoires ancestraux, privés de leur mode de vie traditionnel, les Autochtones se considèrent aujourd’hui légitimés de revendiquer des réparations financières considérables et permanentes. L’adhésion aux valeurs citoyennes canadiennes et québécoises et aux obligations qui s’y rattachent ne figure plus dans le futur qu’ils voient pour eux. C’est le champ des revendications d’autonomie politique et des relations de nation à nation. Avoir tous les avantages d’une citoyenneté canadienne et québécoise sans inclusion citoyenne responsable, voilà l’essence de l’utopie autochtone moderne.

 

Pourtant, la présence autochtone au Québec à l’arrivée de Cartier en 1534 et de Champlain en 1608 était tout au plus insignifiante. Elle se composait d’au plus 1000 individus, essentiellement des Mohawks installés dans la partie sud de la Montérégie. C’est dire qu’aucune des 11 nations actuellement reconnues par le gouvernement du Québec n’était présente de manière significative, continue et organisée sur le territoire du Québec il y a 400 ans. Pas de paradis terrestre ancestral autochtone au Québec, pas de mode de vie traditionnel souillé et détruit par la civilisation européenne!

 

Mais alors, d’où proviennent les 80 000 Autochtones actuellement reconnus au Québec? Deux mouvements de migration expliquent l’essentiel de la présence autochtone actuelle au Québec. Un premier groupe, accueilli sous le Régime français, se composera de familles huronnes, iroquoises (mohawks) et abénakises. Converties au catholicisme et menacées d’extinction par des guerres fratricides entre autochtones ou par la maladie, elles seront accueillies par le Gouverneur français et les Jésuites entre 1650 et 1759 et autorisées à se regrouper en communautés : Loretteville, Wôlinak, Odanak et Kahnawake. Aucune de ces communautés ne pratiquera d’activités traditionnelles au Québec de manière intensive.

 

Le second groupe comprend tous les autres, ceux qui ont migré au Québec afin d’améliorer leur condition de vie, notamment en participant à l’essor de l’industrie des fourrures. Ce groupe se compose particulièrement des Cris de la Baie James venus de l’Ouest canadien, des Innus, des Attikameks et des Algonquins. Les Micmacs de la Gaspésie quant à eux se sont installés le long des rives de la Baie-des-Chaleurs dans le contexte du Grand Dérangement des années 1750 et de l’exil d’un certain nombre d’Acadiens dans cette région.

 

Dès lors, les Autochtones du Québec doivent être considérés comme l’un des trois peuples fondateurs de la nation québécoise, avec les Français et les Anglais. En aucune façon leur présence sur le territoire du Québec, de manière soutenue et organisée, n’aura précédé celle des Français. L’histoire de la présence autochtone sur le territoire du Québec est une belle histoire, qui s’inscrit de manière légitime dans notre patrimoine historique. C’est l’histoire de peuples ayant eu à composer avec des conditions extrêmes de survie et ayant réussi à survivre. Elle ne correspond toutefois en aucune façon à cette fable aujourd’hui acceptée sans discussion d’une occupation ancestrale d’un territoire où chacun vivait heureux et en harmonie avec la nature et avec les autres nations autochtones qui l’entouraient.

 

De cet énorme méprise historique découle tant d’incompréhensions qu’il devient impossible de travailler ensemble, non Autochtones et Autochtones, afin que ces derniers puissent bénéficier, dans le respect de leurs origines, de ce que le Québec a de mieux à offrir à ses citoyens. À l’inverse, la reconnaissance d’une citoyenneté québécoise autochtone pleine, égalitaire et entière, permettrait enfin au Québec de bénéficier pleinement comme peuple et nation, de la contribution citoyenne sociale, culturelle et politique des Autochtones vivant sur son territoire.

 

En conclusion, Mme Spence a raison de s’insurger contre les conditions de vie de la population d’Attawapiskat. Elle se trompe toutefois lorsqu’elle fait miroiter que la solution réside dans le renforcement de l’exclusion des Autochtones à la citoyenneté canadienne et,  par ricochet pour nous, de la citoyenneté québécoise. En prônant des relations de nation à nation fondées sur la signature de traités racistes, elle favorise le renforcement du mouvement d’exclusion citoyenne des Autochtones et nuit grandement aux intérêts des Autochtones et du pays.

 

Au contraire, le mur du racisme entre Autochtones et non Autochtones doit être abattu par l’intégration citoyenne des Autochtones dans le respect des différences communautaires. Pas besoin de traités pour cela, notre système démocratique, même imparfait, a déjà démontré qu’il pouvait s’adapter et assumer cette responsabilité. Une saine démocratie s’enrichit des différences, contrairement au totalitarisme.

 

Il est temps de cesser d’aborder l’autochtonie comme une religion faisant que ce que nous croyons ou préférons croire par facilité, devient plus important, confortable et surtout rassurant, que la connaissance acquise des événements, laquelle oblige à composer avec la cruelle réalité des faits. La vie des peuples, leur histoire, n’est pas toujours du Walt Disney. Il convient de construire les relations Autochtones/non Autochtones sur l’histoire véridique des peuples si nous aspirons un jour à former une société citoyenne inclusive, généreuse et respectueuse des différence

8 réflexions au sujet de « La fable autochtone, intégrale du texte publié dans la section Idée de La Presse du 10 janvier 2013 »

    • Comme vous j’ai trouvé ce recensement intéressant. Même si l’auteur semble avoir plus ou moins apprécié le livre, il fait ressortir à quel point « Les Autochtones ne sont pas des pandas » présentent une nouvelle perspective par rapport à la compréhension convenue de l’historique de la présence autochtone au Québec et de la place des Autochtones dans notre histoire.
      Personnellement, je considère que reconnaître les Autochtones comme l’un des trois peuples fondateurs du Québec et proposer une citoyenneté québécoise autochtone constitue une approche progressiste, porteuse d’avenir pour les Autochtones et la société québécoise et surtout, susceptible de briser la relation raciale qu’impose le concept artificiel de relations de nation à nation. Oui à la reconnaissance des différences et des spécificités communautaires, mais à l’intérieur de la société citoyenne québécoise et canadienne.

      • M. Morissette, l’auteur de ce compte-rendu n’a pas «plus ou moins apprécié le livre»: il le critique très sévèrement et avec raison! Votre livre, tout comme votre article dans La Presse, sont truffés d’erreurs impardonnables, de déformations des faits historiques et d’affirmations provocatrices qui ne visent pas tant à établir un nouveau dialogue qu’à susciter la polémique par le biais du mépris envers les populations autochtones. Votre livre n’est rien de moins qu’une aberration: il devient alors très difficile de vous prendre au sérieux dans un tel contexte. Dommage.

        Voici d’ailleurs un autre compte-rendu lui aussi très critique de votre livre (ça semble faire l’unanimité):

        http://www.recherches-amerindiennes.qc.ca/cr_pandas.html

        • De fait j’ai lu ces deux recensements et je les ai trouvé particulièrement tendancieux. Ils sont tout ce que qui est imbuvable chez ceux qui professent l’autochtonie comme si c’était une religion. Aucun courage intellectuel! Ils se retranchent derrière les dogmes reconnus et incontestables pour eux, présence ancestrale, mode de vie traditionnel, paix entre les nations et harmonie avec la nature, etc, pour ensuite jeter l’anathème sans avoir à se justifier(ex. prétendre que l’auteur méprise les Autochtones, propose une réflexion raciste, etc.). Le Québec et les Autochtones méritent mieux que ces intellectuels sans courage se limitant aux idées convenues,incapables en 2013 d’alimenter une véritable réflexion progressiste quant à l’avenir de la relation entre Autochtones et non Autochtones. Merci de votre commentaire.

  1. J’aimerais voir les preuves dont vous parler dans votre livre afin de me permettre de faire ma maîtrise sur le sujet. Pourriez-vous me les fournir ?

  2. Monsieur, je soutiens la liberté d’expression et je respecte votre droit de donner votre opinion. Mais, par contre, je trouve déplorable que vous utilisiez des demi-vérités et des faussetés pour parvenir à vos fins plutôt douteuses. Vous profitez d’un titre de négociateur pour la Paix des braves pour vous donner une autorité que vous ne semblez pas mériter. Vous prétendez par exemple que la population autochtone au Québec en 1534 et 1608 était « insignifiante », ce qui est complètement faux. On sait très bien qu’il y avait des populations iroquoïennes dans des agglomérations assez nombreuses aux sites d’Hochelaga (Montréal) et de Stadaconé (Québec) durant les voyages de Cartier entre 1534 et 1542. On sait aussi que ces populations ont évacué ces agglomérations entre 1542 et 1603 (premier voyage de Champlain avec François Gravé) très probablement à cause d’un conflit avec les peuples autochtones qui vivaient plus bas sur le St-Laurent. On sait aussi que les peuples innu, anishinabe (ou algonquiens) et autres étaient passablement nombreux non seulement le long du St-Laurent mais aussi dans l’intérieur – cela est très bien documenté par les relations de ceux qui ont parcouru l’intérieur du continent dès l’arrivée de Champlain et la fondation de Québec. Je ne relèverai pas les autres inexactitudes, il y en a trop et ce serait trop long mais laissez-moi vous dire que cette histoire révisionniste fait beaucoup plus de tort à votre cause (qui me semble très obscure) qu’elle ne fait de bien. Tout comme les Québécois, les peuples autochtones ont aussi leur histoire et ils ont aussi des droits reconnus non seulement par la constitution canadienne mais aussi par le droit international et fondés sur l’histoire de la colonisation de ce continent. Cela est une vérité incontournable.

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